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Prochain numéro

Mai 2019
aux Edition In Press

Les brigades rouges italiennes,

la structure et la dynamique des groupes terroristes

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Carole Beebe TARANTELLI

(© Copyright International Journal of Psychoanalysis)


Article publié sous le titre  “The Italian Red Brigades and the structure and dynamics of terrorist groups” Int.J.Psychoanal (2010) 91 : 541-560. Traduit par Louis Brunet et relu par Marcel Hudon.

 

Résumé : L’une des difficultés à étudier le terrorisme, c'est que nous n'avons pratiquement pas accès aux individus terroristes; seulement leurs actions sont visibles. Les fondateurs du groupe terroriste italien les Brigades rouges, par contre, ont écrit au sujet de leurs expériences et ont expliqué leurs motivations de façon exhaustive. C’est la thèse de l’auteur que ces autobiographies et ses entretiens avec plusieurs membres du groupe nous donnent accès aux processus inconscients impliqués dans la formation et le fonctionnement du groupe. À la suite d’une attaque terroriste, on en vient naturellement à s’interroger sur la pathologie individuelle qui pourrait sous-tendre la mise en acte de cette violence extrême. Cet article soutient que la pathologie impliquée dans l'entreprise terroriste ne relève pas de la pathologie individuelle mais groupale. S'appuyant sur les théories de Freud sur les groupes (1921), Bion (1961), Anzieu (1975) et Kaës (2007), l'auteur soutient que la théorie psychanalytique est essentielle pour comprendre les motivations et les actions des groupes violents qui, autrement, restent obscures. Bien que la discussion soit limitée à un groupe terroriste, l'auteur espère qu'elle sera également utile pour comprendre la dynamique inconsciente d'autres groupes structurés autour d'une idéologie qui légitime la destruction de la vie humaine.

Mots clés : hypothèses de base, régression groupale, pactes dénégatifs, terrorisme, alliances inconscientes, scénarios fantasmatiques inconscients, valence, groupes idéologiques violents.

 

La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement.     
                                                                                                       (Freud, 1930, p. 333)

La compréhension est créatrice de sens, d’un sens que nous produisons dans le processus même de la vie, dans la mesure où nous efforçons de nous réconcilier avec nos actions et avec nos passions.
                                                                                                         (Arendt, 1954, p. 197)

 

Le terrorisme comme projet groupal d’immortalité

La difficulté du « Je » à accepter la possibilité de sa propre non-existence est à la base de la quête d'immortalité. Les créations culturelles et religieuses de l'homme constituent des projets d'immortalité: je vais survivre à ma propre mort. Traditionnellement, les projets d’immortalité impliquent l'échange de la vie organique pour la vie symbolique dans laquelle la survie symbolique à travers ses nombreuses variantes (la célébrité, le passage à la vie éternelle, la victoire de ma religion, race ou culture valorisée sur une autre religion, race ou  culture  méprisée) compensera pour la perte de la vie organique (la mort du corps, le mien, le vôtre). Il s'agit d'un projet vivifiant qui joue également un rôle central dans la culture occidentale. Pourtant les immortels sont morts – la vie dans la mort.

Le terrorisme est aussi un projet de l'immortalité. Pour les terroristes, l’assassinat de leurs victimes est légitime: étant donné qu'ils sont les possesseurs et les interprètes d'un système symbolique totalement bon, la victoire de leur idéal est une question de vie ou de mort pour eux-mêmes, pour leur groupe, ou, finalement dans le cas des idéologies rédemptrices, pour l'humanité. Afin que la mort physique de l’autre apparaisse comme un acte de « beauté terrible» (Yeats, « Pâques 1916 ») et non une simple destruction, l'adhésion du « je » au système de croyance qui assure l’immortalité doit être absolue.

Comme les événements extrêmes du 20ème siècle l’ont montré, la barrière éthique est une restriction insuffisante contre la propension de l'homme à utiliser la violence pour imposer un système idéologique. Dans les mots de Wiesel: « Un héritage spirituel ne fournit pas d'écran, les concepts éthiques n'offrent aucune protection. Quelqu’un peut torturer un fils devant les yeux de son père et toujours se considérer comme un homme de culture et de religion » (1965, version du traducteur). Ou, comme l'affirme Lifton « Les actions les plus inhumaines peuvent être réalisées avec une culpabilité minime s’il existe une structure de sens les justifiant (1973, version du traducteur).

En outre, la condamnation éthique n'est d’aucune pertinence pour les terroristes puisqu’ils agissent en dehors du système de valeur qui la génère. Les idéologies utilisées pour justifier leurs actes de violence changent – il peut s’agir d’idéologies de pureté raciale, de totalitarisme politique, ou d’idéologies rédemptrices des religions fondamentalistes - mais leur relation aux vérités qu’elles décrètent ne change pas : ils ne reconnaissent rien de valable provenant d’une entité extérieure. Ils sont absolutistes. Ainsi la victime des terroristes, selon Adorno, ne possède « rien, sinon cette pauvre éphémérité émotionnelle qu’il partage avec les animaux» (1973, version du traducteur) ; la personne n’est plus qu’un simple corps, un réceptacle de projection sans psyché, déjà mort avant d’être physiquement détruit.

Les individus créent des projets d’immortalité – la poursuite de la gloire, de la survie au-delà de la mort physique - mais les structures symboliques sur lesquelles elles se déploient ne sont jamais les créations d'un seul individu. Nous ne pouvons penser l'immortalité que dans un groupe (qui peut n’être que virtuel). Un projet d’immortalité idiosyncrasique est psychotique.

Terrorisme, groupes et pathologie

D’une manière répétitive sur la scène de l’histoire, les terroristes actualisent leur pulsion de destruction, agissant les pulsions les plus meurtrières dont l’esprit humain est capable. À la suite d’une attaque terroriste, il est tout naturel de se demander quel genre de personne peut causer une telle destruction, provoquer de telles douleurs. Les terroristes ont-ils une pathologie comme les autres individus violents? Existe-t-il un « profil terroriste »? Les terroristes sont-ils des gens à la recherche d’une cause pouvant justifier l’expression de leur pathologie individuelle?

Il n'y a aucun signe à l’effet que les terroristes seraient des individus manifestement pathologiques et intrinsèquement violents. Dans le cas des terroristes italiens de gauche des années 1970 et 1980, par exemple, cela est démontré par le fait que la plupart des terroristes une fois sortis de prison mènent par la suite une vie sans violence. En fait, la « normalité » des terroristes italiens semble être généralement authentique pour ceux qui exterminaient au nom de leur idéologie. Peut-être l'exemple le plus frappant en est apporté par Borofsky et Brand dans leur étude des résultats des tests de Rorschach administrés en 1946 aux criminels de guerre nazis lors des procès de Nuremberg. Assez curieusement, aucun des dix experts qui ont administré les tests n’a accepté de présenter ses conclusions à l'époque. Plus tard, l'un d'eux a expliqué pourquoi : « À partir de nos constatations, nous devons conclure non seulement que de telles personnalités ne sont pas des exceptions ou des pathologies extrêmes, mais que l’on pourrait tout aussi bien les retrouver dans n’importe quel pays du monde aujourd’hui » (1980, version du traducteur) En 1946, peu après la découverte des camps d'extermination que ces prisonniers avaient eux-mêmes imaginés, construits et dirigés, cette conclusion a dû être extrêmement effrayante

En fait, il existe un consensus général selon lequel, comme l’écrit Erlich: « La psyché du terroriste ... ne se caractérise (pas) par une déviance manifeste » (2003, version du traducteur). Horgan, un psychologue-expert qui a étudié les recherches qui ont tenté de trouver des anomalies communes aux terroristes, affirme qu'il y a « des indices constants qui tendent à démontrer la normalité des terroristes (ainsi que la mauvaise qualité des recherches indiquant le contraire) » (2003, p. 18). Comme on peut le voir à partir de ces exemples, la piste la plus fructueuse de recherche sur la violence collective ne semble pas reliée à ce qui distingue la structure psychologique individuelle de ceux qui commettent de la violence dans les groupes de ceux qui n'en commettent pas.

Les groupes sont composés d’individus et créés par des individus mais ils ne sont pas la simple somme de leurs parties. Ils exercent une influence magnétique (Freud, 1921, p. 11) ; ils expriment une volonté et créent une mentalité groupale (Bion, 1961, p. 59) ; l'appareil psychique est susceptible de régression dans un groupe (Anzieu, 1975, p. 86) ; ils utilisent la psyché de leurs membres pour générer un appareil psychique groupal qui devient le lieu de sa propre réalité spécifique et auquel les membres subordonnent leur réalité individuelle (Kaës, 2007, p. 110). Dans cet esprit, je formule l’hypothèse que, s'il existe une pathologie du terrorisme, nous ferions mieux de la rechercher dans la pathologie du groupe plutôt que dans celle de l'individu.

Un des problèmes en matière de terrorisme, c'est que, en tant que citoyens et en tant que psychanalystes, nous n’avons pratiquement aucun accès à des terroristes; seules leurs actions sont visibles. Les fondateurs du groupe terroriste italien les Brigades rouges, par contre, ont écrit au sujet de leurs expériences et ont expliqué abondamment leurs motivations, ce qui nous permet d'avoir une vision plus claire de la relation entre les individus terroristes et le groupe terroriste . Dans cet article, j’analyserai la dynamique du groupe en utilisant ces autobiographies ainsi que mes entrevues avec plusieurs membres du groupe. Je m'appuie sur les théories des groupes de Freud (1921), Bion (1961), Anzieu (1975), Kaës (2007) et d'autres. En outre, j'ai trouvé que la théorie de Klein de la position schizo-paranoïde (Klein, 1975) était essentielle à la compréhension des Brigades rouges en tant que groupe. C’est mon postulat que les auto-représentations et les actions des membres du groupe nous donnent accès aux processus inconscients impliqués dans la formation et le fonctionnement du groupe. Je vais tenter de démontrer que les Brigades rouges étaient un groupe fonctionnant sans une perception adéquate de la réalité, et qu’en fait ils fonctionnaient sur le mode des hypothèses de base théorisées par Bion. Je discuterai des alliances intrapsychiques et intersubjectives que les membres du groupe étaient obligés de faire pour joindre le groupe ainsi que des effets de ces alliances sur leurs actions.

Les Brigades rouges italiennes : une introduction historique

Dans les années 1960 et 1970, l'Italie, comme bien des pays, a été inondée de manifestations ouvrières et étudiantes. Le mouvement adhérait à une rhétorique de classe anticapitaliste et révolutionnaire. De 1968 à 1979, des grèves, des manifestations, et des batailles rangées avec la police étaient fréquentes. En Italie, comme dans bien d'autres pays européens (en particulier la France et l'Allemagne), un certain nombre de jeunes ayant participé au mouvement  de mai 68  se sont séparés du mouvement général, ont abandonné travail, famille et amis pour entrer dans la clandestinité et consacrer leur vie à la « lutte armée » violente contre l'État. Pendant les « années de plomb » qui ont constitué l’apogée de l’activité terroriste tant de droite que de gauche en Italie, des événements terroristes avaient lieu à toutes les semaines sinon à tous les jours, de telle sorte que les terroristes semblaient omniprésents. Au plus fort de l’activité terroriste de la fin des années 1970, il y avait 697 dénominations de groupes revendiquant la paternité de 14 500 attaques terroristes. Plus de 400 personnes avaient perdu la vie et beaucoup d'autres avaient été blessées . En 1970, le groupe de gauche les Brigades Rouges, le plus structuré et le plus efficace de ces groupes, a commencé ses activités en posant des bombes incendiaires et en mettant le feu aux voitures de contremaitres d'usine ; puis au cours des années il est devenu de plus en plus violent, d’abord effectuant de courts enlèvements, à la façon des Tupamaros, puis des enlèvements plus longs, des mutilations par balles tirées dans le genou et des assassinats. En 1978, quand ils ont tué les cinq gardes du corps d’Aldo Moro dans le but de l’enlever, cet homme politique important de centre gauche et plusieurs fois Premier ministre d'Italie, ils semblaient invulnérables : l'un des commentaires les plus largement diffusés dans la presse a été celui d'un professeur d'université de gauche  qui admirait leur « puissance à progression géométrique ». Mais l'assassinat de Moro a marqué le début du déclin du groupe alors que la répression policière a été renforcée, que des militants capturés ont commencé à livrer des preuves à l’État, et que la plus grande partie du groupe a été arrêtée. Ils ont cependant continué leur violence jusqu'en 1988, année au cours de laquelle ils ont assassiné le sénateur Roberto Ruffilli, un professeur d'université qui avait été désigné par le Premier ministre pour réformer le système électoral désuet de l'Italie. Après cet assassinat, les fondateurs du groupe ont déclaré à partir de la prison que la lutte armée était terminée.

Mais après plus de 10 ans de silence les Brigades Rouges ont refait surface : une fois en 1999 et à nouveau en 2002, ils ont assassiné deux éminents professeurs d’université, Massimo D'Antona et Marco Biagi, deux consultants gouvernementaux engagés dans un projet d’étude visant à réformer le marché du travail. Puis en février 2007, après que la police eût infiltré la dernière incarnation du groupe, elle a découvert un véritable arsenal et arrêté 13 membres avant que ces nouvelles Brigades rouges puissent réaliser le projet d'assassinat d'un autre professeur d’université, une action qui visait à être le catalyseur d'un tsunami de protestation sociale des travailleurs, des étudiants et des Italiens insatisfaits.

Les ex terroristes comme Curcio et Moretti qui adhèrent toujours aux principes de la lutte armée s’évaluent en des termes strictement politiques en fonction de leurs motivations conscientes. Ils disent qu’à partir de 1968, une génération de travailleurs et d’étudiants a tenté de provoquer une révolution en Italie. Dans les années 1970, le groupe de jeunes qui ont formé les Brigades rouges visait à unifier l’action militaire révolutionnaire (« la lutte armée ») et l'action politique révolutionnaire du mouvement. L'analyse sur laquelle ils fondent leur projet a été développée en 1969:

Le mouvement ouvrier qui se développe dans les grandes usines montre la nécessité d’un pouvoir qui est essentiellement politique ... Ce besoin de pouvoir politique conduira inévitablement à un violent affrontement avec les institutions du pays ... Il est donc indispensable de créer un noyau d’avant-garde à ce mouvement qui représentera et construira cette vision du pouvoir... Il est nécessaire de se préparer à une « guerre civile à long terme », dans laquelle le
« politique » est fusionné au « militaire ».    
                                     (tiré de Franceschini, 1988, p. 24 version du traducteur)

Les Brigades rouges se sont proclamés l'avant-garde du mouvement ouvrier et ont commencé à commettre des actes de « propagande armée », ce qui signifiait l'enlèvement, la mutilation et l’anéantissement de leurs cibles. Leurs actions visaient à « frapper au cœur de l’État » et ils pensaient que cela radicaliserait le mouvement et de créerait les conditions d'une guerre civile totale, qui à son tour mènerait au renversement de l'État capitaliste et à la création d'une société communiste (voir Curcio, 1993, p. 39; Franceschini, 1988, p. 24; Moretti, 2005, p. 60, 61; Peci, 2008, p. 54).

Selon ces descriptions, le facteur précipitant dans la décision de prendre les armes a été l’attaque à la bombe de la Banque de Milan en 1969, une explosion dans laquelle 16 personnes sont mortes. Le massacre de la banque a été un coup de promotion énorme pour le mouvement, en particulier parce qu'il a été immédiatement (et correctement) perçu comme un « massacre parrainé par l'État » dans lequel des terroristes de droite avaient placé la bombe et que leurs hommes de mains dans les services secrets - déjà associés aux plans de plusieurs coups d'état dans les années 1960 – s’étaient mobilisés pour couvrir les pistes des terroristes en dirigeant les enquêteurs vers des anarchistes innocents, loin des véritables coupables. L'effet sur les futurs Brigades rouges a été immédiat. Cet État, un État qui peut poser des bombes dans les banques et agir de façon à empêcher la police et les juges d'instruction de découvrir les responsables, ne pouvait être réformé : il ne pouvait qu’être violemment renversé. Curcio, se rappelle avoir pensé que la bombe de Milan « a été une déclaration de guerre contre le mouvement » et qu'il obligeait à un choix radical : soit « tout abandonner ... ou aller de l'avant d’une manière totalement nouvelle » (1993, p. 50 version du traducteur). En d'autres termes, la lutte armée était une « nécessité » 1993, p. 52). De même Moretti affirme que si le groupe n'avait pas entrepris la lutte armée : « Nous serions morts immédiatement ... nous étions en droit de penser que le gouvernement aurait supprimé tous les conflits sociaux » (1994, p. 45).

Et, disent-ils, puisque l'histoire est écrite par les vainqueurs des conflits, ils se sont fait appeler terroristes plutôt que combattants, ont été l'objet de condamnation morale et à partir du code criminel pénal, ont été condamnés à de longues peines de prison comme de vulgaires criminels, ce qu’ils n’étaient pas. Ils se voient, et sont parfois perçus comme des hommes et des femmes héroïques qui ont généreusement tout sacrifié pour mener une quête utopique visant à réaliser un idéal. Moretti, par exemple, se décrit comme une sorte de figure tragique ayant combattu dans un des deux camps d’un « face à face mortel » (1994, p. 258), camp qui a perdu, lui laissant porter le fardeau du coût de ce conflit catastrophique. Dans cette optique, le terroriste de l’un est le combattant pour la liberté de l’autre.

Curcio et Moretti se considèrent eux-mêmes ainsi que leur groupe comme des agents d'un projet politique réaliste mais infructueux et veulent être jugés comme tel, plutôt qu’en fonction de considérations morales ou éthiques. Rappelant la formule de Bismarck à l’effet que la politique est l'art du possible, ils suggèrent donc un type d’évaluation, dans laquelle le mot possible doit être compris comme se référant à la pertinence intrinsèque du principe de réalité appliqué au projet politique en lui-même. Selon les termes de Bion, ils se considèrent comme un groupe de travail (Bion, 1961, p. 63), dont les membres se réunissent pour poursuivre un objectif commun qui serait né d'une analyse de la société italienne. En d'autres mots, ils nous invitent à nous demander si leur vision de la société italienne correspondait à la réalité, et par conséquent si la réalisation de leur projet était possible.

Les Brigades rouges et la réalité sociale italienne

La justification ultime des Brigades rouges pour passer à la «  lutte armée » a été leur vision de l'État italien comme un objet destructeur incontrôlable et tout puissant qui, sans opposition, supprimerait la contestation politique et anéantirait ceux qui voudraient se rebeller contre lui. Il demeure bien évidemment la question de savoir si cette vision de l'État italien correspondait à la réalité. Après tout, pendant une période de conflits souvent violents, ce genre de contestation pourrait effectivement être réprimée, comme elle est toujours réprimée dans les États tyranniques - par exemple, sur la place Tienanmen - alors qu'en Italie comme dans le reste du monde occidental ce ne fût pas le cas.

En outre, un examen même superficiel de la réalité sociale italienne dans les années 1970 et 1980 contredit l'affirmation de Moretti à l’effet que « le gouvernement aurait supprimé tous les conflits sociaux » (1994, p. 45) : les gouvernements des années en question, non seulement n'ont pas supprimé tout conflit social, mais le mouvement de contestation a conduit à une importante transformation sociale et culturelle. Le divorce et l'avortement furent légalisés et ratifiés par un référendum national ; le Parlement a adopté une charte des droits des travailleurs d’une grande envergure ; un système de santé public universel a été institué ; il y eut une réforme très progressiste du système de santé mentale qui a mené à la fermeture des asiles d’aliénés ; l’éducation publique primaire et secondaire a subi des changements radicaux ; le système universitaire a été réformé et l'augmentation des effectifs multiplié par dix, pour ne citer que quelques changements. La première conclusion que l’on peut tirer est que la vision des terroristes d'un État autoritaire dirigeant des actes de répression totale n’était pas basée sur une évaluation de la réalité politique italienne. Elle était une projection.

En outre, l'idée à l’effet que si un petit groupe de révolutionnaires prenait les armes, les mouvements travailleurs et étudiants les suivraient dans une guerre civile qui créerait une « opportunité de pouvoir » (Franceschini, 1988, p. 24) relève du délire, et ce n'est certes pas la seule sagesse rétrospective qui nous l’indiquerait. Pour réussir, toute révolution politique doit obtenir un appui massif. En effet, Hannah Arendt a soutenu que:

... aucune révolution n’est réellement possible lorsque l'autorité du corps politique est vraiment intacte, ce qui signifie, dans les conditions de modernité actuelles, alors que l’on peut s’attendre en toute confiance à ce que les forces armées obéissent aux autorités civiles. Les révolutions ... sont des conséquences, mais jamais les causes de la chute de l'autorité politique.
                                                             (1963, pp. 115-116 version du traducteur)

En revanche, les Brigades rouges n’ont jamais sérieusement évalué si l'autorité de l'État italien était intacte et dans quelle mesure les citoyens italiens seraient prêts à suivre ceux dont les actions les mèneraient à une guerre civile qui menacerait nécessairement leur toute nouvelle prospérité d’après-guerre. En fait, ils semblent ne s’être jamais posé de questions qui auraient nécessité un examen de la réalité politique. Par exemple, ils ne se sont jamais demandé si, compte tenu de la position de l'Italie dans le réseau d’alliances politiques et commerciales post Yalta et de la guerre froide, une victoire révolutionnaire aurait eu la force de résister à l'inévitable réaction de la part des alliés de l'Italie. Ou si la « lutte armée » violente permettrait de renforcer ou d'affaiblir ceux qu'ils croyaient combattre, ces réactionnaires ayant conspiré pour organiser un coup d'état et pour faire exploser une bombe dans une banque. Ce type de raisonnement est nécessaire à toute décision politique, car il sert à évaluer les forces relatives des deux côtés du conflit, les tactiques à utiliser et, finalement, à évaluer la possibilité de réussite du projet politique. En effet, ceux qui ne perçoivent pas correctement les conditions politiques ne réussissent jamais à atteindre leurs objectifs et s'exposent à être manipulés par les autres acteurs politiques qui eux les perçoivent.

Moretti s'est rendu compte que leur projet politique était illusoire trois jours après leur action la plus réussie et la plus importante, l'enlèvement de Moro, quand, dit-il, ils ont réalisé que l'enlèvement ne provoquerait pas l'explosion attendue de la « contradiction entre les dirigeants (du parti communiste italien] et leur base » (1994, p. 171). En d'autres termes, il s'est rendu compte que l'analyse faite par le groupe de la réalité politique italienne était sans fondement, qu'ils étaient l'avant-garde d'une armée inexistante, et que leur projet était donc irréalisable. Peci décrit sa prise de conscience à l’aide d’une métaphore colorée : immédiatement après son arrestation, il a vu que

L'État est en mesure de dépenser une énorme quantité d'argent et d'efforts pour vous garder en prison ... et de penser que vous pouvez le « désarticuler » avec quelques coups de feu, c'est comme essayer d'abattre un éléphant avec une épingle. (2008, version du traducteur)

Nous pouvons conclure que ce n'est pas par un examen de la réalité politique et sociale que les Brigades rouges ont découvert le mouvement dialectique entre anéantir et être anéanti, entre être mort ou mortel. Mon hypothèse est que cette position primitive était constitutive du groupe dès le moment de sa conception.

Si en effet nous avons affaire à un groupe qui n'était pas un groupe de travail ayant un projet ancré dans une pensée réaliste, nous avons alors affaire à un groupe fonctionnant selon la croyance à l’effet que la puissance du groupe surgit magiquement, comme le révèle la lecture de l’argumentaire du projet politique des Brigades rouges. Comme Volkan l’a montré, ce type de pensée est typique des fondamentalistes, qui refusent le va-et-vient entre illusion et réalité et tentent de maintenir l'illusion en tant que leur propre réalité particulière (2009, p. 129). Cela signifie que ces groupes fondamentalistes fonctionnent essentiellement sur le mode que Bion a théorisé à partir des hypothèses de base : ce sont des groupes qui représentent le consensus inconscient de ses membres à l’effet que ce qui permet leur cohésion groupale est l'adhésion à une hypothèse de base démontrant une pensée primitive ou même psychotique. Selon Bion, il s’agit du mode de fonctionnement de tous les groupes. La différence étant que les groupes terroristes se sont formés avec l'intention spécifique d'agir en conformité avec la pensée primitive, et, comme Bion l’a affirmé, les hypothèses de base deviennent dangereuses lorsque l'on tente de les transformer en action (1961,
Dans son texte analysant le fanatisme dans les groupes, Haynal pose la question: « La psychanalyse peut-elle contribuer à la compréhension de la propension au fanatisme, qui a empoisonné pendant si longtemps notre culture et notre civilisation ? » (2001, p. 113 version du traducteur). Si mon analyse est juste, elle signifie que nous sommes non seulement autorisés à utiliser les théories psychanalytiques dans le but de comprendre le terrorisme, mais que nous n’avons pas d’autre choix que de le faire. Car, comme Varvin l’a indiqué, nous avons besoin « d’instruments théoriques et d’analyse permettant de saisir l’interaction entre la réalité sociale et la vie intérieure de l'homme, [et] les processus inconscients impliqués dans la création et le développement des groupes violents » (2003, p. 54, version du traducteur). Même Moretti, à un moment de son exposé, semble reconnaître la nécessité d’avoir d’autres instruments d'interprétation : après que les arrestations massives de 1980 eurent irrémédiablement affaibli le groupe, ce qui restait de celui-ci s’est immédiatement « fractionné en archipel » (1994, p. 236) de factions rivales, en un « chaos » (1994, p. 237), ne pouvant être expliqué uniquement par la défaite « militaire » a reconnu Moretti. Comme il l’a dit: « La politique n'explique pas tout » (1994, p. 249).

Les Brigades rouges, le mouvement global de 68 et l’idéal

Le groupe de jeunes qui ont quitté le grand groupe du mouvement de 68 et qui ont formé les Brigades rouges n'ont évidemment pas créé l'idée de la révolution violente et son aboutissement imaginaire, un état utopique idéal, pas plus qu’ils ont été les seuls à voir la réalité à travers le prisme de la pensée schizo-paranoïde. En fait, le fantasme révolutionnaire de ces années-là pourrait être compris dans les termes de Kaës, comme un organisateur socio-culturel, ou « un accessoire pouvant servir de soutien à la fonction narrative et légitimante que tout groupe met en œuvre pour s’auto-représenter »  (2007, p. 111). Et, en plus d'être un fantasme partagé, l'idée d’une révolution violente a permis la création de ce que Lifton (1973, p. 49, version du traducteur) a appelé les images anticipatoires de l'action violente, des représentations qui sont des conditions préalables à l'action. Les futurs terroristes sont nés de ce mouvement.

Ce qui différenciait les Brigades rouges et d'autres groupes terroristes italiens du mouvement général de 68, a cependant été leur utilisation essentiellement primitive du fantasme de la révolution, qui a perdu la fonction de stimulant pour la réflexion sur les transformations des relations sociales et des normes. Car les terroristes ont transformé une utopie en un impératif au sujet duquel il n'était plus nécessaire de penser : un impératif exige l’action. Avant l’épisode du massacre de la banque, ceux qui allaient devenir des terroristes se situaient du côté de la mouvance qui se battait pour affirmer l'existence de la pluralité des individus, dotés de droits sociaux et politiques, reconnus comme autant de sources alternatives de sens. Le mouvement féministe était un exemple de cette mouvance. Curcio rappelle «  l'explosion d’animation joyeuse et de créativité » contenue dans le slogan « apporter de la joie à la révolution » (1993, p. 49) ; Moretti, sa femme et ses enfants vivaient dans ce qu'il décrit comme un cadre communautaire créatif et bruyant (1994, p. 12-13). Mais ces deux mêmes jeunes se sont distanciés de cet aspect de l'impulsion utopique (Moretti, par exemple, a abandonné sa femme et son enfant pour entrer dans la clandestinité et ne les a pas revu pendant 20 ans), et ils l'ont fait, disent-ils, parce que l'aspect pluraliste de l'utopie était devenue sans importance en raison des actions maléfiques d'un objet primitif incontrôlable, l'État italien. Il est facile de penser que les Brigades rouges constituaient un groupe fonctionnant en conformité avec les émotions relevant de l’hypothèse de base paranoïde « attaque-fuite », hypothèse constitutive du groupe lui permettant de combattre quelque chose ou de la fuir (Bion, 1961, p. 103).

L’auto sélection du groupe terroriste et la valence

Comme nous l'avons vu, il est généralement admis que la pathologie manifeste n'est pas la caractéristique qui distingue ceux qui se joignent à des groupes violents de ceux qui ne le font pas. Néanmoins, il est raisonnable de supposer qu'il y a une différence entre ceux qui adhèrent à la violence révolutionnaire à un niveau théorique et rhétorique et ceux qui choisissent de consacrer leur vie à un groupe dont le but est de commettre des actes violents. Le fait que seul un nombre relativement restreint des millions de travailleurs et de jeunes ayant participé activement aux mouvements sociaux et politiques des années 1960 et 1970 et ayant adhéré aux idées révolutionnaires aient rejoint des groupes terroristes atteste du fait qu’il y a eu un processus d'auto-sélection dans la formation des groupes terroristes fermés. Curcio donne une description de l'auto-sélection qui a eu lieu dans cette transition entre l'adhésion au mouvement révolutionnaire et l'adhésion à la lutte armée : après l’attaque à la bombe de la banque de Milan, ceux qui allaient devenir les fondateurs des Brigades Rouges ont tenu une réunion avec d'autres militants qui adhéraient tous à l'idéologie de l'action révolutionnaire violente. Lors de cette réunion, Curcio leur a demandé d’adhérer à la lutte armée : « Ceux qui sont intéressés ... levez la main. Environ une centaine de mains se sont levées ... Quelques semaines plus tard, cependant, le nombre d'adeptes avait considérablement diminué. Seulement quinze se sont finalement présentés » (1993, p. 6). Et Franceschini raconte l'histoire d'un partisan antifasciste qui avait rêvé pendant 30 ans d'un mouvement révolutionnaire armé mais qui a quitté l'organisation après leur premier enlèvement, les qualifiant de « petits enfants » et leur disant: « Vous n’irez jamais nulle part » (1988, p. 64).

Freud a affirmé qu'il existe une « importante qualité émotionnelle commune » qui sous-tend les liens entre les membres d’un groupe. » (1921, p. 46). Bion a utilisé le terme « valence » propre à la chimie pour désigner la capacité de l'individu à créer des liens spontanés et instinctuels avec d'autres individus (1961, p. 77) Nous pouvons faire l'hypothèse que le niveau de valence doit avoir été extrêmement élevé chez ceux qui ont abandonné famille, amis, et travail pour se consacrer à la lutte armée. Curcio qualifie de « générosité » ce niveau élevé de valence (1993, p. 212). Si nous lisons le compte-rendu de Moretti de « l'exposé préliminaire » qu'il a donné à des recrues potentielles, nous pouvons constater qu’il devait exister une attraction énorme envers le scénario groupal pour surmonter toute hésitation, ne serait-ce que celle du risque lié à l’adhésion. « Tout d'abord, je leur ai dit ... les statistiques sont impitoyables. En six mois si vous êtes chanceux, vous êtes en prison, si vous êtes malchanceux vous êtes morts » (1994, p. 32). En d'autres termes, les membres potentiels devaient avoir eu un tel niveau de valence que dans tout conflit entre les besoins du groupe et les pulsions d'autoconservation, l'autoconservation était balayée.

Différents membres des Brigades rouges décrivent le moment où la valence est activée. Curcio, par exemple, relate sa décision d’abandonner une carrière universitaire prometteuse après avoir entendu un exposé par un travailleur charismatique qui a affirmé que les conditions étaient mûres pour la révolution (1993, p. 39). Moretti décrit le moment où son adhésion à l'idée de la violence s’est transformée en volonté de commettre des actes violents : il compare ce moment à un ressort qui se détend (1994, p. 5). Peci avait formé un groupe dans sa ville qui avait commis des actes marginaux de violence avec une justification idéologique antifasciste primaire; quand un compagnon lui a offert de le mettre en contact avec un membre des Brigades rouges, il fut extrêmement flatté et a immédiatement quitté pour Milan et pour la lutte armée (2008, p. 48-50).

En outre, nous pouvons émettre l'hypothèse que non seulement la capacité de liaison émotionnelle envers des gens fervents de violence était plus importante chez les futurs terroristes que chez les gens qui participaient au mouvement général sans adhérer au groupe, mais aussi que ceux qui sont restés en dehors du groupe maintenaient des identifications avec d'autres groupes et divers idéaux différents (par exemple des liens avec la famille et les amis ou les perspectives de réalisation de soi par le travail), ce qui a pu leur éviter le type de rupture agie par ceux qui allaient devenir terroristes. Nous pouvons également émettre l'hypothèse que, si les émotions primitives mobilisées par l’hypothèse de base groupale étaient également présentes chez plusieurs de ceux qui n'ont pas adhéré à l'organisation terroriste, la force de ces émotions a eu peut-être un impact, mais pas jusqu’à mettre en péril leur identification avec des groupes assurant le maintien de ce que Bion appelle la « structure rationnelle du groupe, car c’est grâce à cette structure que l’individu parvient à sauvegarder sa personnalité tout en restant membre du groupe » (1961, p. 50). Dans ce cas, la structure rationnelle du groupe était représentée par les institutions politiques et les lois qui les maintiennent, tandis que ceux qui allaient devenir terroristes entreprenaient de « s’attaquer au cœur de l'État ».

Les scénarios fantasmatiques des Brigades rouges

Ces affirmations amènent une autre question : quels objectifs inconscients étaient agis sur la scène de la « lutte armée » par ceux qui étaient attirés par un groupe comme les Brigades rouges ? Dans Psychologie collective et analyse du moi, Freud propose un modèle de relation avec l'Idéal du Moi qui est utile pour comprendre les dynamiques intrapsychiques et intersubjectives des membres du groupe. On pourrait dire que les terroristes ont fait de leur idéologie un objet presque divin, l’ont institué comme Idéal du Moi, et se sont sacrifiés (ainsi que leurs victimes) à cet idéal, s’affranchissant ainsi, comme Freud l'a montré, des contraintes associées aux fonctions imparties à l’Idéal du Moi en regard de toute action entreprise au nom de l’objet (1921, p. 50-51). Dans le cas des Brigades rouges toute action entreprise en opposition à la suprématie de l'État italien destructeur était nécessairement justifiée, car réalisée pour affirmer l'idéal. L'utilisation de l'idéologie comme motivation à la violence a permis aux terroristes d’idéaliser la destructivité du groupe. Ainsi, la révolution peut être considérée comme un objet délirant auquel s’identifier puisqu’il « crée cette notion qu’à l’intérieur [de celui-ci], il devient possible de se livrer à toute activité sadique » (Rosenfeld, 1987, p. 137).

Le fantasme des Brigades rouges était que le mauvais objet - l'État - serait désintégré et disparaîtrait par l'action du groupe omnipotent, et que l’angoisse suscitée par l'existence de ce conflit disparaîtrait avec lui. Curcio l'explique ainsi:

J'étais totalement convaincu que ... le prix de la mort, bien que tragique, était une nécessité dans le passage vers une société sans oppression ... La guerre des classes comme guerre ultime ... pour créer une société utopique dans laquelle la violence serait définitivement mise hors la loi. (1993, p 96)

Et Moretti affirme la même chose: « Nous pensions que nous aurions pu raccourcir la guerre et réduire la souffrance » (1994, p. 48). Nous pouvons voir ici un indice de l'état de la satisfaction hallucinatoire décrit par Klein, qui implique « la convocation omnipotente de l'objet idéal et de la situation idéale en même temps que l'anéantissement tout aussi omnipotent du mauvais objet persécuteur et de la situation pénible » (1975, p . 7). Le fantasme du groupe était que la réalité complexe était été dominée par le groupe tout-puissant.

Kaës a émis l'hypothèse que tous les groupes sont structurés par des scénarios fantasmatiques inconscients, « selon un scénario dont le paradigme est le fantasme et dont la formule est : un (ou plusieurs) sujet(s), un verbe (actif/passif), un (ou plusieurs) complément(s) d’objet » » (2007, p. 108). Conformément à cette théorie, nous pouvons différencier au moins quatre scénarios fantasmatiques des Brigades rouges: (1) l'État nous anéantira; (2) nous devons combattre l'État; (3) la révolution utopique nous sauvera; (4) l'Organisation réalisera la révolution. On peut émettre l'hypothèse que ses futurs membres ont été attirés par le groupe terroriste précisément parce qu'il autorisait des actions conformes à ces scénarios schizo-paranoïdes. À tout le moins, les personnes qui se sont jointes au groupe devaient avoir eu ce que Kaës a appelé une « résonance fantasmatique » (2007, p. 118) avec un état primitif reflétant le clivage, l’angoisse d'anéantissement par un objet puissant et malicieux, et la projection de ce conflit sur la réalité sociale et politique.

Dans la théorie de Bion, la nécessité de composer avec les émotions primitives associées à l’hypothèse de base paranoïde combat/fuite mène à l'activation des hypothèses de base de dépendance et de pairage, car elles sont liées les unes aux autres de façon circulaire. Nous pouvons le voir dans les scénarios de fantasmatiques des Brigades rouges, alors que les trois hypothèses de base sont présentes. D'une part, la clandestinité faisait en sorte que les membres œuvraient sur le mode de dépendance, puisque le groupe était en réalité la seule source de nourriture, d'argent, de camaraderie, de sexualité et de leur identité en tant que combattants pour la liberté. En outre, l'existence du groupe permettait de rassurer ses membres quant à la justesse absolue de leur version idiosyncrasique de l'idéal dont ils dépendaient et qu’ils validaient éventuellement en faisant appel à un héraut investi de l'autorité ultime (Franceschini se déclarait en continuité avec Che Guevara et avec la résistance héroïque contre le fascisme nazi; Curcio avec les Tupamaros, mais non avec la Résistance; Moretti et Peci avec la classe ouvrière révolutionnaire, etc.)

Bien plus, le groupe dépendant procurait une illusion de sécurité devant l'angoisse psychotique accompagnant inévitablement les relations primitives aux objets partiels. La dépendance à l'égard de l'idéal servait à protéger les membres du groupe de l'angoisse d'anéantissement associée à la destructivité : l’angoisse d’anéantissement a mené à l'action violente et elle était une conséquence de celle-ci, produite par celle-ci dans une circularité de cause à effet, et cela augmentait le besoin de protection contre ces émotions primitives de la part des membres. L'illusion de sécurité était bien sûr constamment démentie par l'expérience : le fantasme de rétorsion violente de la part de l'État qui était présentée comme la cause même de l'existence du groupe est devenu réel puisque la réaction de l'État a vraiment menacé l'existence du groupe, et que certains de ses membres ont été arrêtés et d'autres tués.

À son tour, ce conflit mortel stimulait les émotions associées à l’hypothèse de base d'utopie ou de pairage : l'espoir associé à cette hypothèse de base permettait au groupe de maintenir la foi dans l'utopie et l'inéluctabilité de la victoire finale, même face aux échecs monumentaux. Selon la perspective de Bion, la version particulière de l’utopie du groupe était « l’idée destinée à sauver le groupe – résultant en fait de sentiments de haine, de destruction et de désespoir présents en lui même ou dans un autre groupe » (1961, p. 103). Bien entendu, pour pouvoir assurer l’apaisement procuré par l’espoir, l'idéal qui « sauve » le groupe des effets de sa propre destructivité doit être absolue, et, comme l’a indiqué Bion, irréalisable (1961, p. 151).

Le pacte dénégatif et le groupe idéologique

 Kaës a théorisé à l’effet que « le groupe est un attracteur d’investissements et de représentations » (2007, p. 114), et que les membres des groupes font des alliances qui nécessitent des mécanismes de défense archaïques (2007, p. 107) et des obligations de croyance (2007, p. 115) de la part de ses membres. Dans tous les groupes, ce qui est partagé prévaut sur ce qui est différent, mais il y a une différence considérable entre les groupes totalitaires et d'autres groupes, car les membres du groupe totalitaire partagent le fantasme  qu'il y a une concordance parfaite sur le plan intrapsychique entre les idéaux individuels et les idéaux du groupe, entre soi et le groupe ; ils sont dans ce que Anzieu a décrit comme « l'illusion groupale » - c'est-à-dire la croyance partagée par tous les membres du groupe que le groupe qu’ils forment et leur groupe interne idéalisé coïncident (Kaës, 2007, p. 120). Tant Curcio que Moretti le confirment. Curcio dit : « J'étais totalement convaincu que ... le coût de la mort, bien que tragique, était une nécessité dans le passage à une société sans oppression ... La guerre de classe en tant que guerre ultime ... pour créer une société utopique dans laquelle la violence serait définitivement bannie » (1993, p. 96). Et, comme l’affirme Moretti: « Qui pourrait prendre les armes, tuer et être tué, s'il n'était absolument convaincu que c’est la chose à faire. » (1994, p. 109). En effet, la rigidité et la qualité totale de l'identification des individus avec les structures psychiques partagées de leur groupe garantissaient que le maintien du groupe devenait une fin en soi et que sa survie devenait l'objectif premier de tous ses membres, même au prix de leur propre vie. En d'autres termes, le groupe a transformé son idéologie en religion et ses membres en adeptes ; par définition, ils étaient des héros par leur dévouement absolu à l'idéal et leur volonté de tout sacrifier pour sa réalisation.

Afin de préserver leur fantasme, les membres des groupes totalitaires doivent mettre la réalité en suspend et dénier tout ce qui vient en contradiction avec l'illusion. Dans les mots de Chasseguet-Smirgel, « le moi du groupe ... absorbe l’univers entier » (1985, p. 63). En effet l'adhésion à l'organisation en question a pu se faire au dépend d’un déni de la réalité extérieure au profit de celle créée par la combinaison des psychismes des membres du groupe. Ou, comme le dit Moretti: « D'un côté la lutte armée, de l’autre tout le reste » (1994, p. 42). Entrer dans la clandestinité et abandonner toute relation extérieure au groupe actualisait le rejet de la réalité complexe. Les terroristes, de dire Moretti, « deviennent des fantasmes existentiels. Ce n'est pas que vous n'êtes pas réel pour vous-même. C'est pour les autres que vous ne pouvez pas exister » (1994, p. 32). En conséquence, le groupe n'avait d'existence pour personne à l'extérieur de celui-ci sauf lorsque ses membres commettaient des actes de violence pouvant faire les manchettes. En d'autres termes, la violence n'était pas une nécessité regrettable, un effet secondaire de l'activité du groupe dans sa marche vers la réalisation de l'idéal, comme Moretti aurait aimé le croire. Elle était son essence, sa raison d'être.

En outre, les groupes totalitaires obligent leurs membres à rejeter non seulement les liens avec la réalité extérieure complexe, mais aussi avec la réalité intérieure complexe : ces groupes sont construits à partir de ce que Kaës a appelé un pacte dénégatif inconscient basé sur le déni continu des affects et des représentations qui doivent être rejetés pour assurer la formation du groupe (2007, p.198-203). La différenciation n'est pas permise : vous êtes soit à l'intérieur du groupe soit à l'extérieur. Cela signifie que les membres avaient à dénier tout conflit entre leur identification avec le groupe interne idéalisé et la reconnaissance et l'expression de leurs objectifs individuels en tant que sujets distincts. C'est pourquoi il ne peut y avoir aucune reconnaissance d'une pluralité d'identifications, et tout affect ou représentation venant en conflit avec ceux du groupe devait être rejeté. Il s'ensuit que les membres individuels ne pouvaient pas se permettre d’investir d'autres groupes internes - tels que la famille - si cela venait en conflit avec l'identification au scénario du groupe : le fantasme d’une parfaite concordance signifiait que le groupe totalitaire ne pouvait admettre l'incertitude inhérente aux différentes organisations psychiques individuelles de ses membres. Les membres ne pouvaient admettre quelque fluctuation que ce soit dans leur intérêt pour le groupe; leur relation au groupe ne pouvait diminuer ou se modifier, tout mouvement psychique en relation au groupe devant être gelé. Les terroristes devaient combattre la tendance du groupe, commune à tous les groupes, à devenir instable ou temporaire.

Ceci a pour conséquence qu’une fois que s’unissent les membres dans un groupe totalitaire, le groupe structure leur psyché. Pour être en harmonie avec le groupe, les individus sont obligés de fonctionner selon la position schizo-paranoïde. La relation de l'individu à cette vision monolithique ne peut qu’être contrainte et limitée. Moretti exprime cette condition de façon lapidaire: « Lorsque nous avons choisi la lutte armée, nous l'avons fait parce que toutes les autres routes étaient devenues des cul-de-sac. Nous avons été obligés de le faire, forcés de faire des choses terribles » (1994, p. 48). De toute évidence, aucune force extérieure ne contraignait Moretti à faire quoi que ce soit ; son sentiment de contrainte était intrapsychique.

L'un des participants à l'affrontement durant lequel Moro a été enlevé et ses gardes du corps massacrés, Franco Bonisoli, illustre la façon dont la dynamique groupale structurait inévitablement le psychisme de ses membres : parce que son rôle était de lutter contre toute diminution de la valence de ceux qui étaient sous sa direction, il se devait de devenir monolithique dans son identification avec le groupe: « En tant que leader, je devais devenir totalement inflexible ; je ne pouvais pas laisser le moindre souffle de doute me toucher parce que je devais être un exemple pour mes compagnons » (communication personnelle). Ou, comme Peci l’a dit, un leader qui ne « montrait jamais la moindre hésitation » (2008, p. 129) était un leader qui commandait le respect.

Les effets du pacte dénégatif des Brigades rouges

L’impossibilité de réfléchir aux objectifs et aux méthodes du groupe était l’une des conséquences du pacte dénégatif inconscient visant à désavouer toute pensée et émotion qui menaçait d’entraver la symbiose des psychés des membres du groupe. La pensée ne peut être produite que par des psychismes qui ne sont pas fusionnés ; l'activité de pensée est imprédictible et a des conséquences imprévisibles. Par conséquent, l’activité de pensée est extrêmement dangereuse, car elle peut produire des pensées pas en accord avec les liens communs du groupe, ce qui entraînerait automatiquement une rupture dans la fusion parfaite que les membres du groupe avaient fantasmée. Comme Bion l'a dit: « L'individu a tendance à ignorer toute activité intellectuelle qui ne cadre pas avec l'hypothèse de base » (1961, p. 120).

Ceci explique pourquoi un groupe voué à l'action politique a pu être si complètement incapable d’effectuer une évaluation de la réalité politique. Apparemment sans se rendre compte de ce qu'il dit, Curcio décrit l'appauvrissement qui résulte de la rigidité et de l’immobilisme de la structure psychique du groupe : il était en prison lorsque les Brigades rouges ont enlevé Moro, et il a exprimé l’opinion réaliste à l’effet que si « nous nous limitons à l'action militaire ... nous serons massacrés » (1993, p. 164). Mais il poursuit en affirmant que les membres des Brigades rouges étaient incapables de raisonnement politique réaliste, prisonniers comme ils l’étaient des modèles de pensé rigides de la propagande armée ». Il s'agit d'un signe de « faiblesse intellectuelle et politique ... mais il est inutile d'imaginer ... que les Brigades Rouges étaient capables de raisonner de toute autre façon » (1993, p. 167 version du traducteur).

Moretti décrit ce que les autres Brigades rouges confirment, à l’effet que la réflexion du groupe se limitait à la pensée opératoire:

C'était comme si nous avions vu ce qu'il nous fallait faire, ce que l’on pouvait faire dans l’immédiateté de même que l’objectif que nous pourrions atteindre dans un futur lointain ... mais rien entre les deux, un abîme. Nous avons pensé que ce vide serait comblé au cours de notre trajectoire - un œil sur le présent et l'autre sur l'infini. (1994, p. 43 version du traducteur).

Cela a été confirmé par un autre membre des Brigades rouges : dans sa réponse à la question de l'intervieweur qui voulait savoir si « durant sa période militante, il imaginait la société de l'avenir qui serait advenue si leur révolution avait gagné », Antonio Savasta a répondu: « Oui, même si, paradoxalement, nous n'en avons jamais discuté » (Catanzaro et Manconi, 1995, p. 460 version du traducteur). Le fantasme groupal de fusion complète intrapsychique et intersubjective ne laissait aucun espace psychique dans lequel il était possible de se livrer à l’effort de réfléchir aux idéaux.

Il est évident que les groupes fonctionnant sur un mode qui rend la pensée impossible n’utiliseront pas le langage comme moyen de communication. En effet, Bion a identifié un échec de la capacité de formation des symboles dans les groupes fonctionnant selon les hypothèses de base (1961, p. 127). Moretti admet que les tentatives de communications écrites des Brigades rouges ont profondément échoué – il s’agissait de communiqués longs et remarquablement verbeux, remplis de jargon obscur qui étaient déposés sur les corps des personnes qu'ils assassinaient. « Nous avons vraiment voulu nous exprimer » dit-il, « mais nous n'avons jamais trouvé un langage qui fut le nôtre » (1994, p. 70 version du traducteur). Au fond, comme Bion l’a affirmé, le groupe a utilisé une « langue existante comme un mode d’action » (1961, p. 128) ; leurs communications étaient remplies de revendications invraisemblables d'objectifs n’ayant aucun rapport avec leurs capacités réelles et, en fait, étaient essentiellement des façons d'affirmer la préséance du fantasme sur la réalité.

En outre, les justifications fournies quant à leur choix de victimes témoignent de l'effondrement de la capacité du groupe à utiliser des représentations et montrent leur régression au mode primitif de pensée décrit par Segal comme l'utilisation de l'équation symbolique, dans laquelle « l’objet-substitut est vécu comme étant l’objet original » (1957, p. 693). Dans leur cas, la victime choisie était un substitut symbolique qui était considéré comme étant l'État: par exemple, quand ils ont kidnappé et assassiné Moro, ils pensaient qu'ils attaquaient « le cœur de l'État ». Évidemment, comme l’indique Segal, les propriétés spécifiques du substitut n’ont pas été reconnues ou admises.

Contrairement à Moretti et Savasta, Peci relate que lui et sa petite amie terroriste ont discuté de ce qu'ils feraient après la révolution : ils voulaient être propriétaires d'une petite maison dans la campagne, lui voulait être un commissaire de police, et elle voulait être une enseignante à « l'école merveilleuse que l'Organisation allait créer » (2008, p. 109). Comme on peut le voir, les deux étaient incapables d'imaginer la moindre transformation dans les relations sociales que la victoire de leur idéal allait apparemment instaurer - à l'exception du fait que leur groupe détruirait les puissants et prendrait possession de leur pouvoir. Cela nous mène à formuler l'hypothèse que le groupe n'était pas seulement l’acteur d’une agression paranoïde mais aussi d’une agression envieuse. Peci admet que l’envie était une force motrice quand il explique comment l'évocation de pensées envieuses le rendait capable d’abattre ses victimes : il se motivait en se représentant les avantages dont ils jouissaient. « Voici un gars qui est à l'aise, qui rentre à la maison pour le déjeuner, tandis que les travailleurs doivent manger à la cafétéria. Il a une belle maison et une voiture, tandis que les maisons des travailleurs et des voitures ... Voilà comment je me préparais mentalement » (2008, p. 22 version du traducteur). Il n'est pas étonnant qu'il soit le seul des auteurs à l'étude qui mentionne avoir été motivé par l'envie, car il est certainement vrai, comme Kaës l’affirme, que les compromis inconscients servent à convaincre ceux qui les font qu'ils ne savent rien des désirs ou des émotions qui ont été déniées (2007, p. 200-201).

Comme nous l'avons vu, les personnes qui formaient les Brigades rouges étaient contraintes  à utiliser des mécanismes de défense primitifs pour maintenir leur identification au groupe. Les autobiographies de Curcio et de Moretti fournissent de nombreux exemples de l'utilisation continuelle de la défense primitive identifiée par Freud comme le clivage du moi dans lequel « deux attitudes persistent côte à côte ... sans s’influencer l’une l’autre » (1940). Par exemple, des années après avoir réalisé la nature illusoire du projet révolutionnaire du groupe, Moretti n’arrive toujours pas à donner sens à ce qu'il sait et il peut continuer à prétendre que les Brigades rouges doivent être considérées comme un groupe ayant un projet politique réaliste, même s'il a reconnu qu'elles ne le sont pas (1994, p. 256). L’autobiographie de Curcio fournit également de nombreux exemples de sa capacité à croire à des affirmations qui sont incompatibles les unes avec les autres. Par exemple, peu de temps après avoir affirmé qu'il avait vu « la guerre de classe comme la guerre ultime ... pour créer une société utopique dans laquelle la violence serait définitivement bannie. » (1993, p. 96), il affirme qu'il n'a jamais pensé que la victoire par la lutte armée aurait pu signifier la prise du pouvoir » (1993, p. 125). Plutôt, dit-il, « la victoire » aurait signifié « changer, au moins en partie, l'état des choses » (1993, p. 126), et que ce que les Brigades rouges visaient réellement était « une réforme armée » (1993, p. 127).

En outre, la rigidité de l'identification des membres avec le groupe interne idéalisé garantissait que leur principal objectif serait nécessairement, comme nous l'avons vu, la préservation du groupe lui-même. Cela explique le fait que les membres du groupe ont persévéré dans la violence pendant neuf ans après qu’il soit devenu évident que leurs objectifs étaient visiblement délirants, tout comme cela explique pourquoi presque aucun des membres n’a quitté le groupe jusqu’à leur arrestation. Cela explique aussi pourquoi les Brigades rouges ne pouvaient changer ; toute différence ne pouvait les conduire qu’à se fragmenter. Au début des années 1980, alors que les défaites augmentaient les sentiments d'impuissance et de frustration et réduisaient l'espoir lié à l'idéologie utopique, on a pu assister à une intensification du besoin individuel des membres de consacrer leur énergie psychique à éviter le déclin possible des organisateurs inconscients du groupe de même qu’à réaffirmer la symbiose parfaite entre le groupe et leur idéal fantasmatique. Le résultat en a été que mêmes les différences minimes conduisaient à des schismes et des excommunications fondés sur des distinctions si obscures que même Moretti ne pouvait les comprendre (1994, p. 237). C’est aussi pourquoi, alors qu’ils étaient totalement isolés et décimés par les défections et les arrestations, ils ont inventé des objectifs mouvants et des alliances délirantes : par exemple dans le milieu des années 1980, ils ont affirmé s’être alliés aux révolutionnaires des pays d'Amérique latine et à des figures d’avant-garde de partout au monde qui combattraient et vaincraient inévitablement ce qu'ils nommaient l'État international des multinationales, ou encore les grandes corporations exerçant des activités partout dans le monde

La rigidité de la structure du groupe explique aussi pourquoi celui-ci était inévitablement obsédé par l'assassinat des réformateurs. Comme l’a indiqué Franceschini : « Le réactionnaire est votre image spéculaire c’est pourquoi il ne vous dérange pas réellement. Ce sont les réformistes qui vous atteignent, parce qu’ils plongent votre vision du monde dans le doute » (communication personnelle). Les réformistes représentent la frustration inhérente au fait d’agir conformément au principe de réalité ; ils fondent leurs propositions sur l'analyse des conditions réelles ; ils proposent une vision de la société dans laquelle l'activité légitime des groupes est de promouvoir le développement permettant la transformation des conditions sociales ; leurs propositions impliquent la prise en compte de la notion de temps. Au contraire, un groupe fonctionnant en conformité selon le mode de la pensée magique n'a pas besoin de se développer et en effet, se sent menacé par l'idée même que la croissance soit une possibilité (Bion, 1961, p. 159). Les réformistes étaient des hérétiques et méritaient d'être persécutés.

En fait, Moretti déteste la critique visant les théories du groupe. Il décrit celles-ci comme une tentative de rejeter le groupe hors de l'histoire (1994, p. 250), ce qui est bien sûr le lieu dans lequel fonctionnent les groupes. Comme Bion l’a observé, les groupes qui ne sont pas réceptifs à la complexité, à l'incertitude ou à l’évolution sont des groupes pour lesquels le concept de début - ou de temps - n'a pas d’utilité (1961, p. 59, 108). En effet, Anzieu identifie le fantasme d’un « retour aux origines et d’un nouveau départ » (1975, p. 163) comme le produit de la régression qui se produit dans les groupes. Le fantasme des membres de groupes totalitaires est encore plus radical : ils prévoient que leur idéologie s'incarnera dans l'histoire de telle sorte que son avènement ne soit pas que la promesse d’un nouveau départ, mais soit le nouveau commencement, le commencement qui mettra fin à tous les commencements, un déni de la temporalité. Le fantasme originaire des Brigades rouges en était un d’auto-engendrement : il est vrai que le groupe était une extension du mouvement politique dont il est né, mais, à partir du moment où les membres du groupe se sont proclamés l'avant-garde de ce mouvement et l'interprète absolu de sa signification, ils ont implicitement affirmé qu'il n'y avait plus rien avant eux ou en dehors d'eux dont ils auraient eu à obtenir l’approbation. Cela rend sans pertinence la question éthique posée par Savasta (« Qui vous a donné le droit de faire ces choses » Catanzaro et Manconi, 1995, p. 464?) : le groupe lui-même est le seul juge du bien et du mal.

Il est évident que les émotions destructrices sous-tendant l’action des groupes totalitaires peuvent être écrasantes et dangereuses. Ces émotions sont déniées non seulement parce que les membres du groupe doivent partager l'illusion d'être protégés contre leur puissance dangereuse, mais aussi parce que la capacité du groupe à fonctionner nécessite que ses membres clivent ces émotions. Peci, qui vomissait de la bile et ne pouvait dormir la nuit précédent une action violente, rapporte qu'il a été considéré comme un vrai leader, car il était tout à fait sans émotion lorsqu’il tirait à plusieurs reprises sur ses victimes en se promenant autour de leurs corps effondrés de manière à être certain de les neutraliser (2008, p. 21). Mais après que ses dirigeants emprisonnés eurent déclaré que la mission du groupe était terminée, Curcio rapporte que plusieurs d'entre eux commencèrent à se réunir en groupe pour se raconter leurs rêves ; et les émotions tout comme la réalité déniés ont commencé à surgir :

Les rêves racontaient une histoire que nous n'avions pas écouté jusque-là ; ils dépeignaient une scène que nous avions regardée à plusieurs reprises mais que nous n’avions jamais vue et qui représentait des images de corps mutilés, avec des milliers de blessures, horriblement couverts de cicatrices. (1993, p. 199)

Le renoncement à l'utilisation de l'idéologie comme une prescription d’action semble avoir ouvert la possibilité que les émotions clivées puissent devenir les pensées du rêve.

Cela conduit également à une compréhension d'un fait très particulier : parmi les terroristes italiens qui sont morts pendant la lutte armée, la moitié seulement (36) sont morts lors d’affrontements avec la police. L’autre moitié se sont suicidés (9), ont été assassinés par des camarades terroristes (6), ont été tués dans des accidents ou sont morts lors de l’explosion de la bombe qu’ils manipulaient (10). De plus, un grand nombre d'autres (8) sont morts en bas âge de maladies incurables, principalement le cancer et  des attaques cardiaques (voir Progetto memoria, 1995, p. 269-362). Ces faits pourraient nous amener à formuler l'hypothèse que pour certains de ses membres, le coût de la séparation de l’organisation psychique groupale - une séparation provoquée par les arrestations et par la reconnaissance de la défaite définitive de leur projet – a conduit à un effondrement narcissique insupportable.

Dans ce texte, ma proposition était que la théorie psychanalytique est essentielle pour comprendre les processus inconscients impliqués dans la formation et le développement de groupes violents et qu’elle nous permet de comprendre les motivations et les actions qui, autrement, resteraient inexplicables. Bien que mon analyse ait été limitée à un groupe terroriste, j'espère qu’elle peut aussi être utile pour réfléchir aux dynamiques inconscientes d'autres groupes structurés autour d'une idéologie qui prescrit la destruction de la vie humaine.

 

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  Pour prendre un autre exemple, les auteurs d’attentats suicides ne sont pas toujours d’instable jeunes hommes et femmes rendus désespérés par la pauvreté ; mais plutôt comme les hommes qui ont exécuté les actes terroristes du 11 septembre 2001, ils sont souvent des étudiants appliqués qui ne se distinguent pas de leurs pairs (voir Silke, 2003).

  Voir, notamment, les autobiographies des fondateurs des Brigades Rouges, Alberto Franceschini (1988), Renato Curcio (1993) et Mario Moretti (1994), ainsi que celle de Patrizio Peci (2008), le premier des Brigades rouges à témoigner pour le compte de l’État après son arrestation en 1980; ses aveux ont conduit à 70 arrestations et ont permi à la police de démanteler les Brigades rouges en Italie du Nord. Curcio et Franceschini furent capturés en 1974 avant que les Brigades rouges ne commencent à utiliser l'assassinat comme méthode politique. Après leur arrestation, Mario Moretti a dirigé les Brigades rouges jusqu'à sa capture en 1980 ; il avait planifié et dirigé l'enlèvement de l'homme politique bien connu Aldo Moro, qu’il a personnellement abattu après l’avoir mis dans le coffre d'une voiture. Curcio et Moretti continuer à affirmer la validité des choix qu'ils ont fait durant toutes ces années, alors que Franceschini et Peci ont rejeté la violence et critiqué radicalement les principes ainsi que les actions de la « lutte armée ». Les traductions des citations tirées de ces textes sont de l’auteur.

Selon les statistiques du ministère italien de l'Intérieur. Ces statistiques comprennent les activités des groupes terroristes de droite reprenant l'idéologie nazie / fasciste, qui ont également commis des assassinats dans les années 1970 et 1980. En outre, ils ont posé des bombes dans une banque, à la gare de Bologne, et dans plusieurs trains, tuant et blessant des centaines de personnes.

  En tant que pays, l'Italie a eu énormément de difficulté à composer avec les effets de la violence terroriste. L’analyse du phénomène a été principalement le fait des historiens, et généralement le débat public a abordé les questions des vertus et des inconvénients des idéaux catholiques de pardon et de réconciliation, qui, à mon avis, ont été utilisés comme un effort défensif de dissociation d’un affect intolérable, de la manière décrite par Smith comme « une forme de déni ou désaveu d'une réalité traumatique  ... comme pour dire ... « Ce n'est pas important »» (2008, p. 928). En fait, les terroristes continuent d'être considérés comme des « camarades ayant fait fausse route » : quand Curcio, par exemple, parle en public, les jeunes lui demandent souvent un autographe ; on tourne des films admiratifs sur  les actions des terroristes  que l’on qualifie d’« héroïques » bien que mal orientées ; et un ex-terroriste, assassin de deux policiers, a même été élu au parlement.

  À cet égard, les historiens les plus crédibles de cette période conviennent du fait que les services secrets italiens avaient infiltré les Brigades rouges et savaient où ils étaient ; le groupe aurait pu être arrêté, mais ne l'a pas été. Leur conclusion est que le groupe était utile pour les objectifs politiques d’autres acteurs, y compris les services secrets de différents acteurs de la guerre froide. Voir Lutiis De (2007), Flamigni (1993), et Galli (2005).

  Cinq mille hommes et femmes ont été poursuivis pour des actes terroristes

  Stern a également noté le changement fréquent d’objectifs de la plupart des groupes extrémistes islamiques lors des interviews avec leurs membres (2003, p. 262).

  Il convient de noter que Curcio n’avait pas pris une part active dans la production de ces blessures, car il avait été arrêté avant d'avoir pu participer à une action mortelle.


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